Une coopération britannique

En septembre 1916, le haut commandement britannique envoie dans la ville d'Arras quelques officiers de la compagnie à la recherche d'anciennes carrières souterraines de craie. Leurs efforts sont finalement récompensés par la découverte, non pas d’une, mais de plusieurs carrières sous deux axes de communication majeurs vers le front, dans les faubourgs Saint-Sauveur et Ronville, situés à l’est de la ville[1].

La découverte de ces carrières abandonnées donne naissance à un plan ambitieux de la part de l’armée britannique pour rompre la ligne de front allemande au début du mois d’avril 1917, située à peine un kilomètre au sud-est d’Arras. L’état-major britannique veut concentrer un grand nombre de troupes sans attirer l’attention de l’ennemi et éviter ainsi les grandes hécatombes de Verdun et de la Somme[2]. Le plan prévoit de mener les troupes du centre d’Arras jusqu’aux lignes allemandes en passant sous terre. Ainsi, l’effet de surprise sur l’ennemi serait total.

Plus d’un demi millier d’hommes venus de tout l’Empire participe à la connexion et l’aménagement des carrières. L’armée britannique compte sur deux sections d’environ 140 tunneliers de la 184e compagnie et sur l’ensemble des hommes de la compagnie des tunneliers de Nouvelle-Zélande pour réaliser ce plan ambitieux[3]. Malgré le nombre élevé de tunneliers néo-zélandais, environ 300 sapeurs, les hommes ne paraissent pas assez nombreux pour réaliser leur nouvelle mission.

À la fin du mois de novembre, à la stupéfaction des Néo-Zélandais, des hommes du 17th West Yorkshire Regiment, du 9th Scottish Rifles et du 6th King’s Own Scottish Borderers viennent à leur tour renforcer les rangs des tunneliers avec la récompense d’une ration supplémentaire chaque jour[4]. Les soldats anglais et écossais sont impressionnés par les Néo-Zélandais et font pâle figure à leur côté. En effet, il s’agit pour la plupart de Bantams, c’est-à-dire des soldats plus petits que la moyenne des hommes de l’armée britannique.

Les tunneliers sont également rejoints par des hommes expérimentés dont les travaux d’ingénierie sont devenus une de leurs spécialités. Ainsi, le samedi 9 décembre 1916, 43 Māoris du Māori Pioneer Battalion sous l’autorité du Lieutenant Delautour arrivent à Arras[5]. Dès le lendemain, les Māoris se mettent au travail et nivellent les sols des carrières. Très vite, les hommes de la compagnie de tunneliers de Nouvelle-Zélande et Māoris se rapprochent et sympathisent[6].

Dans une ancienne carrière d'Arras

Dessin de Roger Broders

10 R1/19, Archives Départementales du Pas-de-Calais

Au travail sous la ville

Le début du mois de novembre est froid et pluvieux. La neige tombe pour la première fois le 16 novembre alors que la première section de la compagnie commence les travaux dans les carrières situées sous la route de Bapaume, dans le tunnel Ronville. Les tunneliers de la 184e compagnie débutent le chantier sous la route de Cambrai, dans le tunnel Saint-Sauveur. Le premier travail est d’ouvrir les carrières vers la surface et créer ainsi plusieurs voies d’entrée mais aussi de sortie pour faciliter la circulation en cas de problème.

Dès la fin du mois de novembre, la compagnie néo-zélandaise, renforcée par l’arrivée de nouveaux sapeurs, travaille activement et le 22 novembre, les hommes creusent sur une distance de 72,84 mètres en un seul jour : « la meilleure à ce jour »[7] comme l’indique le journal de guerre de la compagnie. Chaque jour, le record de creusement de la veille est battu. En une journée, les tunneliers, aidés par des explosifs et des foreuses[8], creusent le calcaire sur 73,15 mètres et les premières galeries apparaissent.

Le nombre élevé d’hommes à l’œuvre dans les carrières permet à la compagnie néo-zélandaise de battre un nouveau record de creusement durant la première semaine de décembre, du jamais vu dans les armées britanniques : 530,96 mètres en une semaine[9]. À l’apogée des effectifs, le creusement augmente considérablement si bien que le mois de décembre est marqué par la rapidité avec laquelle les tunneliers oeuvrent chaque jour : 83,51 mètres le 8 décembre, 88,08 mètres le lendemain, 92,35 mètres le 13 décembre, pour finalement établir un nouveau record le 16 décembre avec 100,58 mètres.

Dès le 23 décembre, sept carrières sont connectées et les travaux se poursuivent pour relier les autres. Les connexions des carrières se poursuivent tandis que les tunneliers passent les câbles pour fournir les carrières en électricité. Le début du mois de janvier est marqué par des chutes de pierres et des effondrements répétés dans les carrières. L’unité doit donc nettoyer les dégâts et trouver une solution afin de rendre les carrières totalement sûres. Les plafonds des carrières étant trop hauts pour être étayés, les tunneliers nivellent et augmentent les sols des carrières pour mieux les observer et les sécuriser[10].

La connexion des carrières est terminée dès la mi-janvier et seul leur aménagement intérieur reste à faire. Au total, le réseau Saint-Sauveur a nécessité le creusement de 2012 mètres de tunnels et 2286 mètres pour le système Ronville.

La carrière Christchurch

Photographie de Henry Armytage Sanders

Album 419 H1210, Auckland War Memorial Museum

La Nouvelle-Zélande sous Arras

Les Néo-Zélandais utilisent, dès le mois de décembre 1916, des noms de villes de leur Dominion pour désigner les carrières. Le système Ronville se compose de neuf carrières appelées comme suit : Russell, Auckland, New Plymouth et Wellington symbolisant l’île du nord de la Nouvelle-Zélande, puis Nelson, Blenheim, Christchurch, Dunedin et Bluff figurant l’île du sud. Cette appellation est tout simplement la reprise du nom de villes qui composent la Nouvelle-Zélande du nord au sud.

Dès le 4 janvier 1917, les tunneliers installent des câbles électriques dans la carrière Nelson et préparent l’installation de ces câbles dans les autres carrières et tunnels afin d’essayer d’apporter de la lumière. Le 24 février, le système électrique du tunnel Ronville est opérationnel[11]. La plus grande carrière des deux systèmes, Christchurch, comporte à elle seule 248 lampes alors que les plus petites n’en possèdent qu’une dizaine.

Depuis le début du mois de mars 1917, les hommes sont concentrés sur le percement des tunnels sous le no man’s land et notamment du côté Saint-Sauveur. En effet, les Allemands effectuent un repli entre le 14 et le 16 mars 1917 de plusieurs kilomètres derrière le village de Beaurains, laissant toute liberté à l’armée britannique d’avancer. Ainsi, le tunnel Ronville ne permet plus aux soldats de sortir devant les lignes allemandes, mais dans la ligne de front arrière britannique[12].

L’attaque du début avril se prépare donc du côté Saint-Sauveur. À la fin de ce système, trois tunnels passent sous le no man’s land jusqu’aux premières lignes allemandes. Les Néo-Zélandais préparent ainsi les sorties pour l’attaque du début avril 1917, mais aussi les différentes mines qui en explosant donneront le signal de l’attaque[13].

Le jour de l’offensive, les tunneliers sont confinés dans leur cantonnement à Arras. Seuls quelques hommes sont présents pour faire exploser les mines et ouvrir les différents tunnels vers la surface, permettant alors à l’infanterie britannique d’atteindre directement les tranchées allemandes[14].